Miles Midnight et l'Ame dans le Bocal - Episode 10
Episode 10 : Bette Davis Eyes
- Ms. Murrel, acceptez
vous cet homme comme légitime époux ? Promettez-vous de
l'aimer dans la joie comme dans la peine, dans l'opulence comme dans
la misère ?
« La misère »...
Cette cérémonie était une mascarade d'une ironie mordante. Je
regardais les gens assis autour de moi. Une
bande d'hypocrites venus se gaver de petits fours et de commérages.
Il fallait les voir, un air ému collé sur le visage et les mots
« pouffiasse avide de fric » gravés au fond des yeux. Le
sort de confiance totale me protégeait toujours des regards
inquisiteurs, mais si les convives m'avaient regardé, ou plutôt
s'ils avaient pu me voir, le rictus que j'affichais n'aurait été
qu'un reflet des émotions qui agitaient leur for intérieur.
Le
mariage n'avait été pour l'instant qu'une suite consternante de
banalités et de vérités approximatives sur la vie et l'amour.
J'étais installé au milieu des autres invités. J'avais choisi le
côté du marié qui était étonnamment le plus rempli. Comme quoi,
on peut être « amnésique » sans aucun souvenir de son
passé ou de la personne qu'on a pu être et rester populaire.
Murrel
aurait pu me reconnaître, bien sûr. Fort heureusement, il était
bien trop bouffi de sa propre importance pour daigner accorder un
regard à ses propres invités. Moi, je les avais regardé. Tous. Je
les avais étudié même. Un sorcier fan de poker avait mis au point
un sort qu'il avait baptisé « Les yeux de Bette Davis ».
La magie vous permet de voir au-delà des apparences, de voir ce que
les gens ne montrent pas. Regarder quelqu'un, l'observer quand il ne
sait pas qu'il est observé et vous verrez qui il est au fond de lui.
Méchanceté, gentillesse, haine... tout ça se lira sur son visage.
L'audience
était à l'évidence à l'image des mariés.
Devant
moi trônait le Commissaire Doyle. Cet homme – qui tenait plutôt
du phacochère à mon avis – souffrait d'une forme atypique
d'Alzeihmer qui lui faisait oublier à peu près n'importe quel
crime. Bien entendu, sa capacité à oublier dépendait du pot de vin
qu'on lui versait. Son compte en Suisse était aussi imposant que la
police de la Ville était corrompue.
Du
côté de la mariée, Oscar Rodder lorgnait toutes les femmes de
l'assistance d'un œil expert. Ce producteur de vidéos récréatives
pour adultes avait connu la mariée quand cette dernière était
jeune et sans le sou. Il avait pour devise « Je me fiche de
leur âge du moment que le film se vend ». Le morceau de
silicone décoloré assis à sa droite avait les veines si pleines de
substances diverses que je doute qu'elle avait même conscience
d'être là.
J'ignorais
qui était ma voisine de gauche mais elle arborait le tatouage de la
Baba Yaga. Plusieurs clans mafieux régnaient sur la vie mystique de
la Ville et celui de la Baba yaga – composé d'immigrés des pays
de l'Est – était spécialisé dans l’extorsion et le rapt
d'enfants dont les jeunes os étaient fort prisés dans la
réalisation de certains rituels. Son esprit m'était fermé mais je
savais que je n'aurais pas aimé ce que j'aurais pu y voir.
Infidélités,
mensonges, meurtres, vacances en Thaïlande... Tout ce que l'espèce
humaine pouvait concevoir de pire. La pièce suintait le vice et la
corruption. La besace posée à mes pieds frémissait. L'esprit
enfermé dans le bocal qui y était caché s'agitait fébrilement.
- Si quelqu'un dans cette assemblée s'oppose à cette union, qu'il
parle maintenant ou se taise à jamais, dit le prêtre, un zoophile
passionné de chasse à l'homme.
Ma
besace se mit à faire des bonds.
Libellés : Miles Midnight, Saison 1

